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Les effets néfastes des mauvaises infrastructures sur le secteur agroalimentaire

Portrait de jo.cadilhon

J’étais la semaine dernière en visite dans les districts de Lawra et Wa dans la région Nord-Ouest du Ghana au sein du projet Volta2 du Programme de recherche du GCRAI sur l’eau et l’alimentation. Le but principal de cette mission était d’avoir une meilleure idée des conditions de terrain de mon stagiaire qui y récoltait des données pour l’ILRI. Je dois avouer que j’ai eu une très mauvaise impression de l’état des infrastructures dans cette zone, autrement plutôt dynamique, de production mixte polyculture-polyélevage.

On lit régulièrement les lamentations sur le faible niveau des infrastructures en Afrique rurale et ses effets négatifs sur le développement des systèmes de production et de commercialisation agroalimentaires. Mais il est souvent difficile de comprendre ces effets quand on vit dans une grande ville avec la climatisation et une connexion Internet rapide au travail comme à la maison. Même ceux qui vivent dans les zones urbaines des pays en développement peuvent ne pas se rendre entièrement compte du degré critique de la situation des zones rurales isolées de leur pays. C’est vrai : il y a parfois quelques coupures d’électricité par-ci par-là mais cela n’empêche pas l’accès quasi illimité aux applications de son téléphone portable. A présent, je peux dire que j’ai fait l’expérience, même si seulement pendant deux jours, des blocages que peuvent créer de mauvaises infrastructures sur le fonctionnement quotidien du secteur agroalimentaire. Je suis choqué à l’idée que la situation que je décris ci-dessous pourrait être chronique.

Nous sommes sur e-agriculture, donc je vais commencer par les technologies de communication et d’information. Mon stagiaire Zewdie Adane est un citoyen éthiopien. Il s’était plaint pendant les deux derniers mois de la connexion internet très lente au Nord Ghana. Etant donné qu’il devait pouvoir travailler depuis un institut de recherche local et de sa chambre d’hôte, on lui avait recommandé d’acheter une clé 3G afin que son ordinateur puisse accéder à Internet depuis n’importe quel endroit du pays. Il s’est avéré que sa clé 3G était incompatible avec Skype. Cela a entraîné que Zewdie ne pouvait pas avoir de conversations avec ses contacts tant professionnels que personnels par cet outil en ligne. Nous avons dû trouver d’autres moyens pour communiquer et nous nous sommes finalement rabattus sur les mèls. Puis, Zewdie me disait que pendant trois ou quatre jours de suite, son ordinateur ne pouvait pas télécharger ses mèls, bien qu’il soit connecté à Internet. La mise à jour de sa boîte de réception pouvait prendre une journée entière ! Inutile de vous dire que cela était un obstacle majeur à son interaction avec ses collègues pour effectuer son travail de terrain sur l’évaluation de l’impact des plateformes d’innovation.

Lawra District Volta2 innovation platform meeting La téléphonie mobile à présent. Lors de la réunion de la plateforme d’innovation que j’ai observée à Lawra le jeudi 27 juin 2013, j’ai noté que tous les participants, y compris les petits producteurs, détenaient un téléphone portable. Les vendeurs d’intrants et les transformatrices de maïs qui participaient à la réunion n’arrêtaient pas de quitter la salle pour répondre à des appels. Quand Zewdie a demandé aux membres ce qu’ils avaient gagné de leur participation à la plateforme d’innovation en termes d’accès aux marchés,  les agriculteurs ont répondu que leur participation à la plateforme leur avait permis de rencontrer des marchands et des transformatrices. Ils pouvaient à présent les appeler à tout moment sur leur portable afin de vérifier les prix du marché avant de se lancer dans la vente de leur propre production. Ceci corroborait les rapports que j’avais lus sur les impacts positifs de la révolution en téléphonie mobile dans les zones rurales africaines. Cependant, je commençais déjà à déchanter le soir venu. Il se trouvait que Lawra allait accueillir la cérémonie d’enterrement d’un membre de la famille du chef tribal de district le samedi 29 juin. Tous les amis et toute la famille avaient été rappelés des quatre coins du pays. On m’a appris qu’il pouvait y avoir plusieurs centaines de visiteurs supplémentaires à Lawra ce week-end. Résultat : le réseau de téléphonie mobile a été saturé. Depuis le soir du jeudi 27 jusqu’à ce que nous quittions la ville le vendredi 28 après-midi, nous ne pouvions pas faire d’appels téléphoniques sur nos portables bien que nous disposâmes de crédit suffisant ; même l’envoi de textos était parfois refusé par le réseau. Ainsi, pendant deux ou trois jours, les appels téléphoniques nécessaires aux relations commerciales agroalimentaires à Lawra n’ont pas du tout fonctionné…

Une note en passant sur l’hôtellerie. Les quelques maisons d’hôte de Lawra pouvaient probablement accueillir un total de 50 clients. Ce week end-là, on se battait pour trouver un lit à cause de tous les visiteurs venus pour les funérailles. Imaginez que vous êtes un commerçant d’une autre province voulant trouver un endroit où dormir pendant que vous cherchez du maïs et d’autres produits agricoles à acheter en gros ; il n’y avait pas un seul lit disponible à Lawra ce week-end. C’est pourquoi Zewdie et moi avons dû aller à Wa : il n’y avait plus de chambre pour me loger ainsi que mon chauffeur à Lawra la nuit du vendredi.

J’ai ainsi fait l’expérience des routes dans la région Nord-Ouest du Ghana. J’ai fait la route entre la ville frontière de Léo au Burkina Faso, les villes de Lawra et Wa au Ghana, puis retour à Léo. Après avoir passé le contrôle de police des frontières burkinabé, on continue le long de la route à travers la savane arborée vers le Ghana. On passe un panneau « le Burkina vous souhaite bonne route » et soudain la route bitumée se transforme en piste de terre. Trois heures d’une piste pleine de trous et de bosses vous emmènent à Lawra (distance entre Léo et Lawra : 136 km). Sur cette même piste pour rentrer du Ghana, nous avons croisé un camion renversé sur la route, sa benne encore débordant de marchandises ; il avait probablement perdu l’équilibre en roulant trop vite à travers les trous énormes. Mes partenaires sur place m’ont dit que les routes étaient tellement mauvaises autour de Lawra qu’un entrepreneur qui mettrait en place un service privé de bus serait perdant : les recettes des ventes de billets ne pourraient pas couvrir les coûts importants de maintien du véhicule. Donc, il n’y a pas de transport en commun pour aller à Lawra. On doit trouver son propre chemin jusqu’à Wa, la prochaine ville dans le district limitrophe à 85 km plus au Sud, avant de pouvoir trouver un bus pour quitter la région. Le très mauvais état des routes est donc un obstacle certain à tout entrepreneur privé qui souhaiterait faire du commerce pour vendre des intrants agricoles ou exporter des produits agricoles de la région.

Et enfin, venons-en à l’électricité. Quand nous avons quitté Lawra le vendredi 28 juin 2013 à 13h, il y avait eu une coupure d’électricité depuis la veille au soir. Heureusement, ma chambre d’hôte avait un générateur d’appoint qui a été mis en route à la tombée de la nuit. Quand nous sommes arrivés à Wa le vendredi 28 juin à 16h, il n’y avait toujours pas d’électricité. La zone entière avait passé 24 heures sans aucun courant. Bien entendu, cela n’a eu aucun impact sur les petits producteurs qui n’ont même pas accès au réseau électrique dans leur village. Mais il y a eu un impact certain de cette longue coupure sur les restaurants des villes de la région. Les cuisinières des restaurants sont alimentées par du bois ou du gaz donc la coupure de courant n’a pas eu d’effet pendant la journée. La nuit tombée en revanche, la plupart des restaurants de Wa avaient fermé au crépuscule car ils ne pouvaient pas décemment recevoir des clients pour les faire manger dans le noir le plus complet. Zewdie, notre chauffeur et moi avons eu du mal à trouver un endroit pour manger ce soir-là. Tous les restaurants avaient fermé tôt et tous les visiteurs étaient en train de chercher de quoi se nourrir en ville. Notre partenaire local de la SNV-Ghana a été obligé de prendre sa moto pendant que nous l’attendions ; il a trouvé un endroit où il restait de la nourriture, il a payé nos repas à l’avance et nous a emmenés dans ce restaurant pour dîner. Pendant que nous mangions à la faible lumière d’une lampe torche, nous avons vu arriver au moins une demi-douzaine d’autres visiteurs qui essayaient vainement de trouver de quoi se nourrir. Cette coupure de courant a anéanti une soirée entière de ventes potentielles pour le secteur de la restauration à Wa. Quand nous avons quitté la ville à 8h le lendemain matin, il n’y avait toujours pas d’électricité… Combien d’heures d’autonomie ont les piles de votre téléphone et ordinateur portables ?

Jo Cadilhon
Agro-économiste, Programme politiques, commerce et chaînes de valeur
ILRI, Nairobi